Le Dieu des immondices

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Cette grande auteure qu’est Arundhati Roy écrivait « Le Dieu des Petits Riens ». Je pense en effet que Dieu est dans les plus grandes et les moindres petites choses, et qu’il est en toute chose. À la lecture du « Livre du Dedans » de Rumi, je voulais le reprendre dans mes propos ci-dessous, car nous associons souvent Dieu aux choses belles, magistrales, plaisantes, au bien, et à toutes choses corrélées au bonheur. En opposition, il y aurait le mal, l’enfer, l’erreur.

On implore Dieu dans la misère et dans la maladie, on lui demande pourquoi, pardon, on le supplie, on se repend. On le loue dans la grâce, l’abondance, la sérénité, la joie.  On le cherche dans le Ciel, dans les livres, dans les épreuves. On se demande comment il peut laisser faire les viols, les meurtres, on élabore des lois et des théories pour vivre avec.

Parce que tout ce temps, on l’identifie en dehors de la vie. En dehors de nous.

En Dieu du mal et un Dieu du bien, en un homme bon et un homme méchant, en une épreuve juste et une épreuve injuste.

Lorsqu’on implore Dieu dans la misère, cela veut dire que Dieu doit y être, pour qu’il l’entende, nous sommes donc à la recherche de notre misère et de notre faiblesse.

Lorsque vous rencontrez quelqu’un qui vous agace, qui vous irrite, vous vous dites : « Assurément je ne suis pas comme cela, je n’ai pas cela en moi. Je ne comprends pas pourquoi une telle personne est dans ma vie et me fait subir cela. Je n’ai rien à voir avec cet individu. »

Mais si, c’est une partie de vous, c’est une facette de vous. Je me souviens lorsque j’étais petite et que j’écoutais les histoires magnifiques ou sordides des adultes, je voulais tout comprendre. Je me disais que la colère qui avait conduit cet homme à tuer son fils, je l’avais aussi en moi et que peut être en d’autres vies, d’autres circonstances, j’aurais fait la même chose. Je me disais que la grandeur des discours des hommes d’histoire, je l’avais aussi. Je faisais souvent cet exercice. Et je ressentais profondément en mon cœur que cela vivait, était.

Bien sûr, il ne s’agit pas de rentrer en conformité forcément, mais en communion, à ce moment-là seulement nous pouvons commencer à ouvrir de nouvelles choses et expériences.

L’ennemi n’est pas l’autre en face de soi, mais la pensée hostile qui existe en nous.

« Écarte ce défaut que tu vois en ton frère, en réalité c’est toi-même qui t’es meurtri. » Lorsque l’on croise quelqu’un qui nous meurtri, nous avons tendance à le remettre en cause, a nous désolidariser de lui, à s’opposer et à pointer du doigt les douleurs qu’il nous procure. Pourtant, cette personne n’était fondamentalement qu’à notre service. Elle appuie sur une épine que nous avons déjà au pied. Au lieu de nous agiter et hurler « Tu me fais mal » nous devrions plutôt entendre son discours tacite qui dit « Mais tu as quelque chose, . » Et enlever cette épine, remercier la personne et la laisser aller son chemin si c’est ainsi.

Si Dieu est en tout, « se plaindre de la créature, c’est se plaindre du créateur. »

Ce que nous jugeons « extérieur » est une image de notre for intérieur pour qu’à partir de ces apparences changeantes ou récurrentes nous puissions comprendre ce qui est à l’intérieur de nous. L’extérieur vient nous confronter.

Lorsque vous dites, c’est ma main, tout le monde vous croit, car la partie est rattachée ‘visiblement’. Mais il en de même pour toutes les parties de vous dans le monde entier qui vous entoure, vous devez voir ce lien invisible qui vous rattache, ce fil entre le cœur et le cœur. Comme le souffle  qui se voit et se cristallise en hiver alors qu’en été il demeure invisible, pourtant, il est toujours présent.

Une fois que vous pouvez vous identifier dans ce que vous vivez, vous pouvez passer à un autre état, car vous ne cherchez plus à échapper, renier, contrôler ou masquer.

Vous pourrez vivre dans un accroissement de l’amour, dans un étonnement, dans une reliance.

Tout ce que l’on tient dans notre cœur est reproduit sur cette toile du monde que nous peignons de nos intentions, idées, pensées comme autant de mains invisibles.  Le monde est un miroir qui nous reflète constamment et nous permet de nous contempler dans toutes nos dualités.

Jusqu’à ce que l’on devienne vraiment amoureux de la vie, ressentir la passion de la vie. Dans tout ce qu’elle est.

Vous êtes amoureux d’une femme ou d’un homme et vous vous attardez sur sa beauté, sa tendresse, sa force, mais la femme ou l’homme aimé(e) participe aussi aux saletés quotidiennes, a ses besoins naturels quotidiens cependant, lorsque vous êtes amoureux, ce n’est pas cela que vous regardez. Mais vous aimez le tout, en vous attardant plus sur le beau que toutes les nécessités de la vie, car cela fait partie intégrante, et il ne viendrait pas à l’idée de le nier ou le réprimer. De même pour la vie « spirituelle »,  la vie/Dieu se vit dans les deux aspects, vous ne pouvez pas ne garder qu’un au profit d’un autre. Tout doit être embrassé.

Nous disons « O Dieu Créateur des cieux » mais nous pourrions aussi dire « O Créateur des impuretés et des ordures. » Ce serait aussi juste. Cependant, il nous plait plus à nous attarder sur la noblesse et le céleste.

Mais Dieu est aussi cette souffrance qui vous traverse, vous ne pouvez pas faire un tri sélectif et mal juger de ce qui vous arrive comme si c’était une erreur, c’est peut être incompréhensible encore, mais c’est bel et bien juste parce que c’est le produit de votre création.

Comme si vous aviez crié à la montagne quelque chose de bien et qu’elle vous avait répondu quelque chose de mal. Il est impossible que le rossignol qui chante dans la montagne entende en écho le cri de l’âne. Mais vous ne regardez que l’écho et le tordez dans  tous les sens avec milles questions, au lieu de chercher l’origine et ce que votre cœur a lancé. L’on s’attarde aux choses secondaires, comme si un homme parlait derrière un rideau, et que l’on croyait que c’est le rideau qui parle.

Cherchez l’origine et vous aurez la fin.

Lorsque l’on mange trop et que l’on a mal à l’estomac ou lorsqu’on va trop vite en vélo et que l’on tombe, on évite de se demander pourquoi cela nous arrive, on le comprend, rétrospectivement. Mais dans nos maladies aujourd’hui, dans nos expériences quotidiennes, parce que ce lien de cause-conséquence est plus subtil dans ce qui nous affecte, on cherche une solution sans prendre le temps de remonter à l’origine ou évitant soigneusement de vouloir la voir en soi-même.

Lorsque le jardinier plante du blé, il sait qu’il récoltera du blé, il n’en doute pas, il ne se pose même pas la question. Questionnez-vous donc sur ce que vous avez semé ou ce que vous avez en vous ou que vous souhaitez révélez en vous pour refléter une telle récolte.

Chaque geste que fait l’homme est une demande, consciente ou inconsciente, et ce qui lui arrive, chagrin ou joie, la réponse.

Réaliser cela, c’est sortir de notre enclos, c’est commencer à participer plus activement ou plus consciemment à ce jeu qui se joue. Comprendre que son sens est en lien avec la forme, avec la manifestation, tout autour de nous, bien dans la matière où les choses deviennent manifestes par leur opposées.

Les choses s’identifient par leur contraire. La définition d’une chose sans son contraire est impossible.

La joie est la cessation du chagrin et la cessation du chagrin sans chagrin, est impossible. Ce monde est la lumière de notre ombre, à la mesure de sa stature.

Et l’ombre est à la mesure de notre lumière.

Nous ne cessons pas d’alterner d’état au fil d’une journée, d’un mois, d’une année : nos os et nos veines, notre corps tout entier se déforme et se reforme, nos émotions sont rire, pleurs, espoirs, peurs, désirs. Pourtant, quelque chose en nous demeure identique et immuable. De même, Dieu est dans toute action et dans toute manifestation, dans les larmes et le rire, et bien que ses manifestations diffèrent, l’essence est la même.

Nous présidons à ce qui se déploie dans notre vie. Comme notre corps nous permet de vivre le monde et l’appréhender ; il nous faut apprendre par le corps du monde, toutes ses formes, la réalité du monde et de notre être.

Où que vous tourniez votre visage est votre face, les multiples visages de Dieu dans une homogénéité invisible.

L’évidence vient du cœur. La philosophie ne vient pas du haut, elle vient du cœur de l’expérience, de la vie.

Continuez, jusqu’à ce qu’une idéologie après l’autre vous soit enlevée. Jusqu’à ce que l’idée de séparation ne fasse plus de sens. Jusqu’à ce que vos croyances soient brisées au fur et à mesure. La Vie est cette enseignante, et son dogme n’est ni prévisible, ni causal, ni linéaire, chaque mot que bredouille un inconnu est aussi riche que milles livres hermétiques.

Inayat Khan, sage sufi, nous racontait qu’un religieux lui avait demandé comment était sa relation avec Dieu. Il lui répondit qu’il n’avait pas besoin d’aller dans un lieu particulier, avec un groupe de personnes, à certains jours et certaines heures pour être en relation avec Dieu. Que Dieu et lui étaient ensemble de son réveil à son coucher, partout où il errait sur la terre et peu importe avec qui, quel que soit son âge, sa situation sociale ou son nom.

Ekam Sat Vipra Bahudha Vadanti” est un aphorisme tiré des Upanishads qui résume ce propos: “Ce qui existe est un, les sages lui donnent plusieurs noms”.

Et je crois que Maurice Zündel clôturera très bien ces propos : « Je ne crois pas en Dieu, je le vis. »