Viens, je te ramène à toi.

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« Et si l’essentiel d’une vie consistait à accueillir l’ébranlement, la secousse, le dérangement causé par l’autre ? »

Christiane Singer résume ici totalement le propos de mon écrit d’aujourd’hui.

L’autre, cet « alter » qui nous aliène c’est-à-dire qui nous fait devenir autre.

Qui nous fait devenir autre parce qu’il nous met dans des états de colère, de rage, de joie, de frustration, de tourments, bref, ce coupable tout désigné que nous avons bien du mal à accepter et qui nous rendrait d’accord avec Sartre lorsqu’il écrit « L’enfer c’est les autres ».

L’autre qui nous rend littéralement malade.

Vraiment ?

Pourtant je crois que l’autre est le seul moyen de mouvement, d’évolution et de retour sur soi.

En Hébreu, le mot pour malade est ma’hala, ce qui signifie « tourner en rond, s’être rendu prisonnier de soi-même, s’être mis en enfermement. »

On y retrouve plusieurs racines:

-‘hol, « le profane », ce qui est déconnecté du sacré

– lé’hima, « la lutte » et  milhama, « la guerre »

– méla’h, « le sel », dont l’excès détruit

= « La démesure dans l’expression de nos dimensions intérieures est cause d’un grand nombre de maladies »

Ce qui est intéressant ici de souligner c’est qu’en Ayurvéda ce que nous traitons le plus souvent ce sont les excès des Doshas (éléments ou humeurs) et que beaucoup de nos maladies courantes sont des maladies d’excès. Je précise dans notre monde occidental, parce qu’en orient, nous pouvons voir un profil différent, des maladies un peu plus « Yin », surtout autrefois.

Et on pourrait croire que pour contrecarrer le Yang, c’est le Yin qu’il faut trouver : corrélons cela à spiritualité, développement personnel, thérapies, compassion, bienveillance, lenteur… et parfois, c’est juste. Mais parfois, c’est simplement une façon déguisée de tourner en rond, pendant des années et des années. Croyant que « comprendre » permettra de « résoudre », encore une vision bien technocratique.

Il nous faut je crois abandonner la raison, abandonner le comment et le pourquoi, ce sont des entraves, des enclos, des vases dans lesquels nous voudrions tenir toute l’eau de la mer.

Regardez comme les eaux croupissent lorsqu’elles sont enserrées.

Il en est de même, au passage, lorsque notre esprit se complait dans un système, une routine, un « piège spirituel » qui peut devenir évasion ou illusion (māyā), il se rigidifie et pourrit.

Car tous ces états que l’on se plait à analyser en croyant les saisir « ne sont que des prétextes : manger, dormir, hurler, pardonner…et tous les états semblables sont comme le tour que fait la roue du moulin ». (Rumi, Le livre du Dedans, p.221).

Cette roue, ce cercle fermé et vicieux (mahol) d’où dérive le mot maladie vu plus haut est un nœud, une obstruction, qui doit être ouvert, dénoué, libéré. Cela rejoint absolument le concept Ayurvédique d’Avarana (= qui bloque, qui recouvre, qui masque) dans lequel toute maladie prend source.

C’est aussi pour cela que dans nos traitements nous utilisons souvent des thérapies Shodhana, purifiantes, Yang, qui secouent relativement. De même, un excellent article (que je ne parviens pas à retrouver) détaillait en médecine chinoise de l’importance préliminaire d’ouvrir ou de débloquer un état ou une situation physique ou mentale, avant de la traiter et/ou afin de la résoudre.

Il est arrivé une fois qu’un patient souffrant de paralysie retrouva la mobilité de son bras en voulant retirer un casque attaché sur son crane dans lequel de l’huile malencontreusement trop chaude avait été versée. Ou qu’un autre, paralysé aussi, se remit à courir effrayé par un serpent juste à côté de lui que la coupure d’électricité avait caché à sa vue un moment. D’autres Dr. me relataient de même des histoires de patients jetés avec des lions ou autres cas extrêmes permettant de remettre en place un déséquilibre (souvent lié au Dosha Vata – Air/Ether). C’est sûr, c’est un peu 50/50 comme méthode : soit on guérit miraculeusement, soit on fait une crise cardiaque, mais quand même, ça peut avoir son intérêt (et je vous rassure pas de ces pratiques au centre :) )

(Pour aller plus loin, je vous invite à lire l’article pertinent du Dr. Fabrice Jordan sur le rôle du Yang en spiritualité  ici et plus sur www.mingshan.ch )

Pour continuer sur la thématique du mouvement, de la guérison et de l’autre, mais dans une application quotidienne, je parlais récemment à une jeune femme oscillant entre anorexie et boulimie qui m’expliquait avoir tout essayé, entrepris maintes thérapies, sans arriver à dénouer justement le cercle vicieux dans lequel elle s’était emprisonnée.

Elle me parlait de ses rêves de voyage,  et des peurs qui allaient avec. Je l’ai encouragée de tout mon cœur à cesser ses aventures médico-spirituelles et à entreprendre ce voyage. À se confronter à l’autre, dans un lieu autre, dans des conditions de vie autre. Car, c’est ainsi que quelque chose peut se briser et s’ouvrir.

De tous les « malades » que j’ai pu croiser, nous pourrions retracer une origine à la maladie dans cet enfermement que la personne avait fait sur soi, consciemment ou inconsciemment. Comme un poisson dans un bocal croyant que tout le monde y est contenu. Accommodé de ses arrangements.

Dans un dialogue unilatéral entre sa tête et son nombril.

Dans une maladie presque devenue un luxe, où on a autant de temps à consacrer à soi sans pourtant parvenir à un résultat, alors que chaque jour je vois en Inde des gens aller à leurs tâches du matin au soir dans des conditions très précaires sans ionisateur d’eau ni graines de chia, et pourtant respirant la santé.

 « Le disciple dit : Je suis totalement découragé. Que devrais-je faire ?

Le Maître répond : Encourage les autres. »

Toujours ce rapport à l’autre pour revenir à soi. Aller vers l’autre pour sortir de soi.

Alors comme tout, le terme ma’hala a sa contrepartie positive.

Dans ma’hala, est contenu le mot guérison, ha’hlama. Également :

– ‘halom, rêve

– mé’hila, pardon

-‘hom ou ‘ham, chaleur

– mé’hol, danse : le mouvement comme outil de guérison. Le mouvement, la dynamique, c’est la vie, (l’enfant en est la plus belle manifestation) ;  l’inertie, le statique, c’est la mort.

Maladie ma’hala מחלה
Guérison ha’hlama החלמה

Et entre ces deux états, il y a l’ « autre ».

Norbert Bensaïd disait qu’après la maladie « on devient autre, mais autrement le même . » « Guérir n’est pas revenir à l’état initial, il n’y a pas de restitutio ad integrum. »

Nous en serons fondamentalement altérés.

Lorsque l’on se confronte à la douleur, à cette image renvoyée de nous-même à l’autre et inversement, nos faux-semblants éclatent, nos perceptions se disloquent et on vit véritablement un « démembrement » et une « disharmonie » nécessaire à la remise en question, à l’éclatement de nos barrières de protection –véritables murailles identitaires. Ce rapport à l’autre dans la maladie est assez riche de sens sur notre rapport à nous même : Est-ce que j’ose parler de moi, de ce qui m’arrive ? Qui est là pour moi ? Est-ce que j’ai peur du regard des autres si je perds mes cheveux, si mon corps change ? Sur quoi je base mes fondations ?

Nous aimons justifier de nos maladies, nous aimons pointer un coupable et proclamer autant de pourquoi comme autant de raisonnements creux, imaginés souvent et externalisés, mais c’est là un engrenage vicieux de la pensée.

S’il convient de délier ou de dénouer pour guérir, il convient en même temps de re-lier, de se relier à ce quelque chose de sacré, de divin.

Combien de nos maladies sont des maladies qui ankylosent, qui encerclent, qui bloquent le mouvement (obésité, arthrite, tumeurs, etc.) et  la libre circulation, rendant nos vies dépendantes (insuline, machines respiratoires pour apnée du sommeil, etc.), combien de nos maladies ne sont que des choses tacites que nous n’avons pas osé dire, être, faire ou vivre ?

Guérir, c’est non seulement relier mais restaurer le mouvement et reprendre la vie en marche.

 «  « Lève-toi, ma belle, et viens vers moi » chante le Cantique des Cantiques, II, 10 ; André Chouraqui traduit ce « Lekhi lakh » par un nietzschéen « pars vers toi-même », et il ajoute en commentaire « et pour cela, elle doit vaincre sa peur, dépasser ses limites. Si elle est captive de la demeure qui la sépare encore de son amant, sa geôle est en elle-même, en elle-même sa tour. Le nom de sa geôle, c’est sa propre peur, sa peur de vivre, sa peur de créer ! »  »  ( ledifice.net/3215-2, V\ M\ – M\C\ M\)

Jean-Yves Leloup nous rappelle aussi, cette nécessité de mouvement, d’élan, d’impulsion :

«  Lorsqu’on demanda à un vieux sage taoïste :

 ‘Qu’est-ce que le Tao?’, il répondit :  ‘Va!’

C’est exactement ce que Yeshoua, Jésus, répète à celles et ceux qu’il rencontre et guérit. Dans la Genèse, YHWH dit à Abraham : « Quitte ton pays, ta parenté et va vers toi même ››.  

Sans oublier les Béatitudes, dans la traduction dynamisante de Chouraqui : « En marche ›› les pauvres, les humbles, les doux, les affamés et assoiffés de justice…Jésus, dans l’Évangile, est Celui qui nous invite à nous redresser, à nous remettre en marche en nous re-liant à ce qu’il y a de meilleur en nous-mêmes, quels que soient les pesanteurs et les obstacles qui entravent le chemin.

Naître, c’est entendre et faire résonner dans ses profondeurs l’appel du Vivant :

« Lève-toi et marche ! » Vivre, c’est – comme pour le personnage des Récits d’un pèlerin russe – accomplir cette marche et en découvrir le sens. Ce « va ! » ne consiste pas à aller quelque part, mais à entrer dans le mouvement même de la Vie qui se donne. »

Et je pourrais rajouter aussi cet extrait, toujours biblique  : « Va, avec la force que tu as ! Je serais moi-même avec toi. » Juges, 6.

« Car la posture de l’immobilité est l’image préfigurant la mort, abscisse et ordonnée de ses obsessions. » reprend Hervé Guibert dans son excellent livre Le Paradis, p.140.

Peut-être que la maladie n’est qu’une criante solitude. Un profond besoin de se sentir « connecté » à quelque chose, ou tout simplement « reconnecté » à ce que nous sommes profondément et authentiquement.

Peut-être que la maladie nous invite sur une terre inconnue où on ne peut pas entrer avec un cœur tiède et que nous sommes invité à parcourir encore et encore jusqu’à en devenir citoyen.

Peut-être que cet autre que je veux conquérir ou modeler me permet simplement de pousser l’étroitesse de mes barreaux intérieurs que j’ai moi-même érigé.

Peut-être que le Gnỗthi seautόn aurait dû exprimer plus précisément : « Connais-toi toi-même…par les autres. »

Peut-être que sans altercation il n’y a pas d’altération et donc d’évolution. Point de rencontre sans un point de chute.

« Peut-être que l’amour est ce mouvement par lequel je te ramène doucement à toi-même » disait St Exupéry dans Terre des hommes.