Éloge de la souffrance

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La conception du paradis est au fond plus infernale que celle de l’enfer. L’hypothèse d’une félicité parfaite est plus désespérante que celle d’un tourment sans relâche.

-Gustave Flaubert / 1821-1880 / lettre à Louise Colet – 21 Mai 1853

Le décès d’Anthony Bourdain fait écho à celui de Kate Spade et nous renvoi à notre idéalisation et fantasme du bonheur, de la richesse, de la liberté, de la perfection : des mots qui encombrent, quand la souffrance dépouille.

Deux âmes symbole d’éloquence et de réussite dont le discours sur la gratitude, le positivisme et la joie n’ont pas évité une tragédie puisqu’il est suicidaire et aliénant que de vouloir s’illusionner sur nos malheurs et nos souffrances sous couverture de spiritualité, de positivisme, de richesse et d’intellectualisme. Nous avons tous en chacun de nous un trou béant au milieu du cœur que l’argent ou la gloire et un faux sourire ne sauraient combler autrement qu’en prenant dans nos bras cette solitude, cette angoisse, cette dépression, cette tristesse et mélancolie.

Dans notre quête du bonheur, nous souhaitons chaque jour par tous les moyens expurger la souffrance hors de nous comme si c’était l’entrave nous empêchant l’accès à la plénitude, à la paix, à l’amour. Je crois au contraire que l’amour est caché dans ce que l’on prend pour souffrance. Je crois que c’est ce qui nous lie précisément aux autres et à l’humanité. Que les liens tissés dans et à travers la souffrance sont plus forts que ceux tissés dans la joie et les plaisirs fugaces.

Il ne faut pas croire que seuls les plaisirs, les jeux, les conversations mondaines, les divertissements, constituent les pièges les plus redoutables. Le sérieux, la recherche intellectuelle peuvent devenir des embuches plus graves encore. La recherche de la vérité est un divertissement pour l’esprit et c’est là un divertissement subtil difficile à saisir et de ce fait plus nocif qu’un divertissement non travesti.

– Marie Madeleine Davy

Je n’ai personnellement pas envie d’être assise en ermite sur une montagne pensant saisir le monde plutôt qu’au milieu de la fange avec les déshérités de la joie, ni n’ai envie d’être protégée dans la paix factice d’une catalepsie des sens et d’une vie sans vagues plutôt que d’être rabattue constamment contre les rochers des échecs, du doute, de la douleur.

Si j’ai atteint la sagesse c’est pour les éclairer, si j’ai gagné de la force c’est pour leur service. Si j’ai appris à vibrer à l’unisson avec l’angoisse humaine à quoi bon rejeter les enveloppes et m’en aller là où aucune angoisse n’a de raison d’être ? Je veux rester là où je suis et travailler pour l’homme. Chaque douleur de l’homme me frappera, chaque angoisse de l’homme me touchera et me tordra le cœur. Chaque folie des hommes sera ma folie, par identification avec l’humanité, et chacun de leurs péchés et de leurs crimes sera ma souffrance jusqu’à ce que nous soyons libres tous ensemble.

– Annie Besant, le soi et ses enveloppes

Un jour, je lisais une citation de Nassrine Reza, qui disait quelque chose de l’ordre « La souffrance est une illusion, La réalité est indolore. » Et dessous un commentaire très pragmatique venait percuter : « Va dire cela à une femme en train d’accoucher. »

Alors oui, il est une dimension où rien ne souffre de rien, mais il est aussi une dimension où tout nous traverse et nous nourrit et celle-ci ne doit pas être éludée sous couvert de spiritualité, qui ne serait alors que rejet et condescendance. Car à mon sens, la souffrance est la porte d’accès à beaucoup de choses et beaucoup de profondeurs.

J’ai grandi à l’intérieur d’une larme, à travers sa vitre scintillante, j’ai vu le monde éclatant de lumière.

-Christian Bobin

Je ne souhaite pas ici faire l’éloge de la douleur telle qu’elle serait christique renvoyant au symbole de la crucifixion ou le principe de tendre l’autre joue, comme s’il fallait se flageller ou accepter de l’être pour connaitre Dieu. Je ne souhaite pas non plus encourager une posture plaintive et victimisante, car je crois fermement que se plaindre est un luxe et un nombrilisme. Je souhaite ici dire simplement que les leçons que la douleur, la peine et la souffrance peuvent nous enseigner, ne peuvent pas être apprises par le confort et la joie et que « la souffrance est un bon professeur pour ceux qui sont vifs et prêts à apprendre », qu’elle est « vraiment votre meilleure amie car elle éveille en vous la recherche de Dieu. » selon les mots de Paramhansa Yogananda , philosophe et mystique indien.

La joie est Dieu dans l’évidence et la souffrance, Dieu dans le secret. La première émotion est certes plus plaisante, mais n’en est pas plus divine. La première nous élève, la seconde nous approfondi.
Le philosophe allemand Friedrich Nietzsche n’était certainement pas étranger à la souffrance. Pendant la majeure partie de sa vie, il a souffert de migraines atroces qui l’ont rendu inapte pendant des jours, ainsi que de terribles douleurs à l’estomac. En raison de sa mauvaise santé, il a dû abandonner son poste de professeur à l’université à l’âge de 35 ans et passer le reste de sa vie en isolement. Il n’a jamais trouvé une femme ou une petite amie, a été ostracisé par ses pairs intellectuels – à cause de ses idées non conventionnelles – et avait très peu d’amis. En tant qu’auteur, il a été tellement débauché qu’il a dû payer pour que ses livres soient publiés, et même alors, beaucoup d’entre eux ont été réduits en morceaux par l’imprimeur. Finalement, ses écrits ont commencé à filtrer à travers les lecteurs reconnaissants, mais à ce moment-là, il présentait des signes d’instabilité mentale. À l’âge de 45 ans, il a eu une dépression complète et a passé les dix dernières années de sa vie dans un état catatonique, vivant avec sa mère.

Cependant, Nietszche avait des pouvoirs remarquables de résilience, et a toujours pensé que sa souffrance lui était bénéfique. Il voyait sa souffrance comme «l’ultime émancipateur de l’esprit», ce qui était essentiel à sa philosophie, puisqu’il «oblige les philosophes à descendre au plus profond de nous-mêmes … Je doute qu’une telle souffrance améliore un homme; mais je sais que cela le rend plus profond. Son expérience est que lorsqu’une personne sort d’un épisode de maladie, d’isolement ou d’humiliation, elle est «comme si elle était née de nouveau, avait une nouvelle peau» et avait «un goût plus fin pour la joie». Dans le Prophète, Kahlil Gibran fait une remarque similaire lorsqu’il écrit: ‘Plus profond est le chagrin dans votre être, plus vous pouvez contenir de joie.’

La souffrance est souvent le fruit d’une résistance à ce qui est, et résister à la souffrance, n’est que l’entretenir. La souffrance nous apprend, nous aide à developper une créativité ( inutile de citer tous ces artistes comme autant de cœurs torturés ayant créé des œuvres magistrales) , nous aide à trouver des ressources et du courage, nous relie au cœur des autres, nous aide à voir ce que nous voulons vraiment et notre détermination, nous ramène à l’humilité et l’impermanence.

Tout cela nous mène « au sujet primordial qu’est le problème de l’imposture dans le domaine du salut, du bien-être, de la croissance intérieure et du bonheur de l’homme. […] ‘ Expérience vécue ’, ‘ croissance humaine ’, ‘ épanouissement de la personnalité ’, ‘ réalisation intérieure ’, ‘ vivre dans le présent ’, etc., toutes ces expressions furent rabaissées et commercialisées à des fins publicitaires. […] la doctrine ‘ du moindre effort et de la moindre souffrance ’, si populaire qu’elle se passe de plus amples explications. […] La libération de la machine conduit à l’idéal de la paresse absolue qui mit en avant l’épouvantail de l’effort réel. Une bonne vie est une vie sans effort. […] Afin d’éviter ‘ l’effort ’ de marcher, on circule en voiture […]. La doctrine de la moindre souffrance, liée à celle du moindre effort, relève d’une phobie consistant à éviter à toute force la douleur et la souffrance – psychique et physique. L’ère du progrès garantissant la Terre promise, une existence sans souffrance, l’homme commence bien sûr à développer une sorte de phobie chronique de la douleur. […] Pourtant, l’apprentissage des choses essentielles de la vie, des rudiments du métier, l’avancement dans tout domaine exige, s’il nous est précieux, qu’on endure sans rechigner les petites douleurs. La plupart de ceux qui ambitionnent de modifier leur état de conscience ont en réalité une conscience à peine plus évoluée que ceux qui cherchent l’épanouissement dans le café, l’alcool, la drogue et les cigarettes, et que l’on pourrait très bien appeler des compagnons d’infortune.

-Erich Fromm : obstacles et conditions à l’apprentissage de l’être

J’ai envie que l’on aime la souffrance (je ne parle pas de masochisme) en ce sens que l’on décide de la vivre pleinement et consciemment lorsqu’elle nous traverse sans chercher forcement de dérivatif ou de consolation en un livre, une prière, une consultation de voyance, un antidépresseur -qui ne sont souvent que des formes de fuite ou d’évitement, de tentative à nouveau de consolation et de déresponsabilisation. Cesser de toujours vouloir changer ce qui est lorsque cela ne nous plait pas, cesser aussi de toujours tacher de la comprendre ou l’analyser, mais s’autoriser simplement la douleur pour l’énergie qu’elle recèle et ce vers quoi elle nous renvoi, en y étant pleinement attentif.

L’attention à ce qui vit en nous, l’écoute, me semble être la clef ou une des clefs pour vivre la souffrance et saisir son potentiel alchimique.

 […] Quand je suis attentif à la joie, à l’angoisse, à l’amour, à la tristesse et à la haine que j’éprouve, je n’y pense pas, je n’y réfléchis pas. J’éprouve ces sentiments, et donc, je ne les refoule pas. J’ai ‘ conscience ’ de ce que je ressens.  » conscience « , de con (avec) et scire (savoir), c’est-à-dire participer au savoir, garder l’esprit éveillé. Être conscient possède une composante active voisine de l’attention. Lorsque nous sommes parvenus, dans notre vie personnelle, à un haut degré d’indépendance à l’égard des autorités irrationnelles et des idoles de tout genre, l’attention libère l’énergie, désembue l’esprit, rend indépendant, vivant et permet de trouver un centre en soi. Qui est attentif n’adopte pas un comportement moutonnier mais sait que la réalité ne peut être changée. Il vit et meurt en être humain.

– Erich Fromm : obstacles et conditions à l’apprentissage de l’être